Patrick Crispini
Auto-portrait
Un « contemple-actif » : voilà comment je me définirais, si je devais le faire d’un mot.
Je veux dire qu’il y a en moi deux énergies qui, sans cesse, m’ont obligé à trouver une voie médiane, pour le bonheur d’un équilibre fragile et fugace. Sur ce fil travaille l’action de mon funambule et la contemplation de mon jardinier dans la clôture de sa patience.
Quelle joie de pouvoir être un artisan de la musique, de pouvoir appartenir, grâce à elle, à un monde sensible où l’émotion n’est pas une faiblesse, mais la clé d’un savoir !
Quel privilège de pouvoir en sentir les flux, les éblouissements, mais aussi les souffrances et les doutes, De demeurer un simple rouage dans un métier à tisser qui relie les hommes et les trame dans une tapisserie divine. Célébrer, célébrer encore ce rythme de chaque instant.
Rien ni personne dans ma famille ne me prédisposait à consacrer mon existence à cet art difficile. C’est sans doute grâce au don précoce d’une jolie voix d’enfant, reconnue par des maîtres bienveillants, que j’ai pu très tôt mettre mes petits pas dans ces traces fécondes.
Rien n’est jamais facile sur cette roue sinueuse. Mais, peu à peu, après beaucoup d’erreurs et de tâtonnements, j’ai commencé à apprendre (et continue d’apprendre) comment mieux décanter les vieilles pesanteurs et les mécanismes pour obtenir une plus belle légèreté, une plus grande liberté, un plus grand amour pour recevoir de nouvelles connaissances et transmettre à mon tour le peu que je sais. L’intelligence mesure en horizons, la sottise en territoires.
Certes, je suis d’abord un artisan chef d’orchestre, un compositeur et j’enseigne avec passion.
Mais je m’intéresse à la littérature, à la philosophie, à la poésie… Tout participe à faire mûrir le musicien : serviteur d’êtres de génie qui ont constellé nos ciels d’œuvres merveilleuses, dont le pollen circule toujours et, espérons-le, ne mourra jamais.
Pour cela, comme le saumon, il faut tenter de remonter la rivière, retrouver la source de l’inspiration première du compositeur, non encore figée dans le texte imprimé de la partition. Tenter d’apprivoiser ce jaillissement en ne se laissant pas influencer par les innombrables témoignages d’autres interprétations, souvent admirables. Ne rien perpétuer par habitude ou conformisme. Chercher la trace vibrante de l’écriture du compositeur, ses frémissements, ses errements, son assurance aussi, le plan de son architecture intérieure.
Et, pour bien faire cette recherche, ne jamais cesser d’étudier, encore et encore, dans la multitudes des connaissances.
Avec les musiciens qui vous invitent ensuite à travailler avec eux : ne rien obtenir par la force, mais plutôt par la caresse. Apprivoiser par conviction. Convaincre pour apprivoiser.
Aspirer à la transparence du vitrail, S’efforcer de servir avec humilité, d’agir avec ferveur, de relier, d’admirer, de contempler… Au milieu de tant de règles et de contraintes, préserver, comme une fleur rare, le don d’émerveillement. Dans ce mot, il y a l’idée de « veiller ».
Oui, je voudrais être ce veilleur, ni repu, ni blasé, ni avachi, attentif aux petites choses, conscient du présent d’être vivant. Même si cette façon de voir les choses n’est peut-être ni au goût ni à la mode de cette époque forcenée et pragmatique.
Ainsi, peut-être, serai-je au moins fidèle à ma devise : ce qui renonce en nous est indigne du soleil.
Ainsi, peut-être, pourrais-je alors te rencontrer, ami mélomane, ami jardinier, pour partager l’espoir de l’éclosion, le miracle de la floraison.
Patrick Crispini, à propos de la création à Venise
de la version concert de son opéra « Petrarca » en 1985
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